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Echeikh et mat, par Noureddine Miftah 2012-04-22

Salim Cheikh parle aussi – et il aurait mieux valu qu’il commence par se taire – de la langue et des langues

Je reviens sur le sujet de la télévision parce que, aujourd’hui encore, il continue d’occuper le devant de la scène. De même que les cahiers des charges élaborés par le ministre Mustapha el Khalfi et approuvés par la HACA représentent l’évènement le plus controversé parmi les dossiers chauds sur la table du gouvernement. Et pour remettre les choses à leur place, force est de reconnaître que la sortie médiatique surprise du directeur général de 2M Salim Cheikh, qui s’est exprimé sur plusieurs supports médias, et qui critique l’approche de son ministre de tutelle, déclarant son opposition à la nouvelle identité de 2M telle que désormais définie par les cahiers des charges d’el Khalfi, a une saveur particulière, différente de toutes les autres – fortes – réactions, dont celle de l’ancien ministre de la Communication et chef d’un parti de l’actuelle majorité, Nabil Benabdallah, et aussi celle de l’ancien ministre des Finances, patron du RNI, Salaheddine Mezouar, ou encore celle de l’ancien ministre de l’Industrie et des Technologies nouvelles, Ahmed Chami.

Laissons un moment Salim Cheikh et commençons par Salaheddine Mezouar qui a dit que la mission d’un ministre est de chercher des ressources, intégrant dans ces ressources les sociétés de production télévisuelle… Le pauvre Mezouar a raté là une belle occasion de se taire, car ces sociétés sont plutôt budgétivores et n’apportent en conséquence aucune ressource, au contraire, elles en prennent ! Le ministre Chami a réclamé que personne ne touche à la diversité linguistique comme si le problème des médias au Maroc était la faiblesse de la langue française dans la programmation, et il eût mieux valu à Chami, qui a laissé un bon souvenir de son passage au ministère, qu’il trouve dans les cahiers des charges d’autres points noirs que la langue qui ne représente aucunement un étalon pour mesurer l’ouverture d’un média ; ainsi, un pays où des millions de personnes ne savent pas encore lire et écrire, quand elles ne sont pas précarisés, ne peut en aucun cas s’ouvrir avec des médias médiocres dans toutes les langues!

Nabil Benabdallah a eu un avis plus logique ; la télévision et la radio ne relèvent pas exclusivement d’un département ministériel, mais, dans un pays tel que le Maroc, qui ne dispose pas de télévisions autres que publiques, il est nécessaire que ce soit le gouvernement dans son ensemble qui définisse les grandes orientations. En conséquence, les cahiers des charges auraient pu être renforcés s’ils avaient eu le soutien de la majorité. Ainsi, lorsqu’on cite des concepts nouveaux tels que l’approche participative, et que l’on constate ensuite que les opinions de ceux qui sont supposés être concernés par cette participation ne sont pas seulement discordantes mais carrément explosives, on en arrive à un problème de gestion où la bonne foi ne suffit plus. A titre d’exemple des limites de cette approche, on peut dire que la décision de la suppression de la publicité des jeux de hasard de la télévision aurait pu passer sans heurts ni malheurs si on avait avisé le ministre de la Jeunesse et des Sports, qui a appris l’information dans les médias, et dont le département est concerné au premier chef du fait de l’apport d’un milliard de DH par la Marocaine des Jeux dans ses caisses. L’objectif de toute cela est donc sans doute noble, mais l’approche est aussi précipitée qu’individualiste.

Revenons maintenant à Salim Cheikh et rapprochons-le de Nabil Benabdallah. Ainsi donc, quand le ministre de la Communication d’alors était entré en désaccord avec le DG de 2M, Noureddine Saïl, sur le statut public ou privé de la chaîne, il avait été décidé de renvoyer ce dernier, dans les formes et les règles de l’art. La réaction, à défaut d’être équitable, était par contre saine, se basant sur le principe que ceux qui n’étaient pas pour les orientations du ministère étaient contre lui, et devaient être en conséquence à l’extérieur de ses structures.

Et aujourd’hui, voilà que Salim Cheikh entreprend ses sorties de manière ordonnée, et livre en une journée pas moins de quatre entretiens dans lesquels il exprime son désaccord total avec l’approche d’el Khalfi, et pas seulement sur un ou deux points des cahiers des charges, mais sur la vision globale du ministère sur l’identité de 2M. Et lorsque Cheikh est interrogé sur les raisons de ses saillies médiatiques, il répond qu’il s’exprime au nom des professionnels de la chaîne qui l’ont chargé de porter leurs messages ! Et à qui ? Pas aux responsables, mais à l’opinion publique !

J’aurais voulu croire à ce que j’entendais, le DG d’une chaîne officielle qui se transforme en opposant assumé au nom des professionnels ! Etrange… et plus étonnant encore cette déclaration de Cheikh qui dit que sa chaîne est la meilleure parmi ses semblables dans l’espace public télévisuel arabe, oubliant que dans les pays qu’il a cités en exemple, en l’occurrence le Liban et l’Egypte, il existe des télévisions locales privées très compétitives. Quant à 2M, et du moment qu’elle caracole seule, avec la RTM, et donc sans concurrents, il est tout à fait naturel qu’elle soit la meilleure. Et voilà que le DG parle des 23 ans d’histoire de 2M et de ce qu’elle a apporté au Maroc, omettant de comparer entre les périodes où 2M faisait bouger les choses en prévision de l’alternance, et la 2M de l’artificiel, de l’ignorance, de la non-identité et du modèle économique et commercial approximatifs, et qui revêt – à tort – les oripeaux avantageux de l’ouverture !

Salim Cheikh parle aussi – et il aurait mieux valu qu’il commence par se taire – de la langue et des langues, considérant que la mention de l’arabe dans les cahiers des charges est plutôt confuse car il n’y serait pas précisé s’il s’agit d’arabe arabe ou de l’arabe marocain ! Et voilà que notre homme se transforme en expert constitutionnaliste quand il soutient que la Loi fondamentale parle de l’arabe come langue officielle mais que cela devra être réglementé par une loi organique ! Ainsi, le DG d’une chaîne publique qui fait une audience de 27% ignore que l’arabe est la langue officielle du pays depuis la 1ère constitution de 1962 et qu’elle n’a besoin d’aucune loi organique pour le rester (article 5 de la constitution). Et si Cheikh parle des professionnels au nom desquels il s’exprime, il devrait savoir qu’un syndicat a publié un communiqué où il fait part de son soutien aux cahiers des charges de 2M… Nous n’aurons pas assez de place ici pour parler des hiatus et autres bizarreries contenues dans la sortie de Salim Cheikh qui ne peut par ailleurs et en aucun cas se justifier par une initiative propre ou par une audace quelconque, du fait qu’elle a plutôt toutes les chances de lui avoir été inspirée et dictée.

Les Marocains ont de tout temps mené des prières rogatoires, voire récité des prières aux morts, sur leur télévision officielle qui, depuis la nuit des temps, est restée fidèle à son image de boîte de distraction, de vide et de communication stupide, sans pour autant que le DG ne bouge d’un iota ou ne quitte son indifférence coutumière. Qu’a-t-il donc bien pu se passer pour que le DG monte aux créneaux et se transforme en militant révolutionnaire qui défend le droit du peuple à l’ouverture ?

Les cahiers des charges d’el Khalfi comportent beaucoup de défauts et de tares comme par exemple cette idée de diffuser les prières du vendredi sur toutes les chaînes télé et radio, étant entendu que les téléspectateurs sont supposés être, à ces moments, dans les mosquées… ou encore de passer les appels à la prière à l’ère des nouvelles technologies ; ces appels étaient des rappels, avant l’arrivée des montres suisses et des portables coréens… ou encore la programmation en arabe sur la radio internationale de la chaîne inter, ou l’ébranlement de la nature de la radio de 2M, une radio complémentaire avec un réseau radiophonique diversifié, etc etc… Quant à l’action du lobby francophone qui a pris le pouvoir au sein d’une chaîne publique et qui s’active donc aux fins de servir les orientations d’une poignée de personnes qui ont déjà migré vers les télévisions françaises codées, ou le fait de se lamenter sur la capacité de compréhension des Marocains comme argument pour la défense de la diffusion dans une darija approximative qui desservirait ceux-là mêmes auxquels elle est destinée, sachant qu’à la base les « élites » ne s’expriment même pas dans cette idiome qu’elles méprisent, considérant que c’est la langue d’expression des personnels de maison ou des gardiens de voiture, elles qui ne parlent chez elles à leurs enfants qu’en français… tout cela entre dans la volonté de faire d’un non-droit une obligation !

Et si 2M assure 95% de ses recettes au moyen de la publicité et seulement 5% à travers les versements de l’Etat, comme l’a expliqué Salim Cheikh, alors pourquoi ne pas la privatiser, et ses nouveaux acquéreurs lui désigneront l’orientation qu’ils souhaitent, lui ôtant ce caractère de télévision publique qui nous est destinée sans que pour autant elle nous ressemble.

Franchement, le décalage du journal télévisé en français de 21 heures à 22 heures aura-t-il cette importance déterminante qu’on lui prête sur l’ouverture du Maroc sur l’étranger ?!! Est-il vraiment raisonnable que les modernistes défendent la forme et l’accessoire et en oublient le fondamental ? C’est le contenu que nous devons discuter et dans ce contenu, la langue ne joue aucun rôle, sauf peut-être de diviser la société en deux blocs, celle de certains élites qui vivent à l’extérieur du Maroc, tout en étant sur son territoire, et celle qui doit subir cette « ouverture » à travers les reliefs et autres restes que nous laisse l’Occident.

Si la modernité et l’ouverture sont les caractères principaux de la télévision que l’on a regardée jusqu’ici, alors il serait préférable de rejeter ces concepts et de ne plus y croire ni les rechercher… et cela ne signifie pas pour autant que nous soyons en faveur d’une télé religieuse sclérosée et voilée au nom de l’identité, car cela serait encore pire que la situation d’avant et apporterait le coup de grâce pour ces médias abusivement qualifiés de publics.

Les cahiers des charges d’el Khalfi ne sont pas une baguette magique et ne résoudront pas les problèmes, et il serait illusoire de croire que tout ira pour le mieux dans le meilleur des mondes le 1er mai, date d’entrée en vigueur des nouvelles dispositions. La télévision au Maroc a un saint protecteur qui la couve, au-dessus du gouvernement et au-dessus du public… et le jour où il existera une volonté politique de créer une télévision professionnelle, alors ce jour-là, nous pourrons débattre pour définir les conditions pour que ce média serve les intérêts des téléspectateurs, et nous sortirons de ces discussions politiciennes pour ne pas dire manœuvres pour lesquelles les Marocains sont le cadet des soucis et qui les utilisent comme simples prétextes.
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